website logo

Comment le clan Rayon-Rodriguez a fait main basse sur le port de plaisance de Golfe-Juan

dimanche 06 décembre 2020

Sujet : Mediapart

Mediapart le 6 décembre 2020 par HÉLÈNE CONSTANTY

La chambre régionale des comptes s’apprête à rendre public un rapport d’une rare sévérité sur le port Camille-Rayon de Vallauris-Golfe-Juan. Il révèle comment deux familles, les Rayon et les Rodriguez, ont privatisé à leur profit, en toute opacité, l’un des plus grands ports de plaisance de la Méditerranée. Du grain à moudre pour le Parquet national financier.

Lundi 7 décembre, le conseil municipal de Vallauris-Golfe-Juan va prendre connaissance d’un rapport de la chambre régionale des comptes (CRC) de Provence-Alpes-Côte d’Azur sur la gestion du port de plaisance Camille-Rayon, situé entre Nice et Cannes.

Ce port, inauguré en 1989, d’une superficie de 17 hectares et d’une capacité de 838 bateaux, avec un quai réservé aux très grands yachts de plus de 20 mètres, porte le nom de son fondateur, mort en 2014 à l’âge de 101 ans. Ce patron de bar de Golfe-Juan, auréolé d’une réputation de héros de la Résistance pour avoir combattu à la tête du réseau action du général de Gaulle dans le sud-est de la France, pendant la Seconde Guerre mondiale, a inspiré le personnage du Gorille, un agent secret incarné par Lino Ventura dans le film Le Gorille vous salue bien, sorti sur les écrans en 1958.

Camille Rayon a ensuite fait fortune dans les ports de plaisance, en France et à l’étranger. Il a présidé, depuis sa création et jusqu’en 2012, la Société du nouveau port de Vallauris-Golfe-Juan (SNPVGJ), à laquelle la commune a concédé la construction et la gestion du port, aux termes d’un contrat de longue durée qui arrivera à échéance en 2024. Son fils Pierre Rayon a pris la suite, en qualité de président-directeur général, tandis que sa fille Olivia Lara Rayon était nommée directrice et son gendre Patrick Lara directeur adjoint.

La chambre régionale des comptes s’est penchée avec beaucoup d’attention sur la manière, pour le moins contestable, dont ce port est géré par la famille Rayon. La conclusion de son rapport, auquel Mediapart a eu accès, est d’une rare sévérité. Les magistrats estiment que ce mode de gestion « a conduit, compte tenu de la durée du contrat (35 ans) et de l’absence d’exercice de ses prérogatives par la commune, à une appropriation quasiment privative du domaine public maritime ». Ils observent qu’« un petit nombre de professionnels administre les affaires du port » et qu’il en ressort, « outre une perte de contrôle de l’usage de son domaine public, un préjudice financier pour la commune ».

Les observations détaillées du rapport viendront, selon toute vraisemblance, nourrir les investigations en cours au Parquet national financier. Car la justice ne s’est penchée jusqu’à présent que sur la famille Rodriguez, omniprésente dans le port depuis l’origine.

Le PNF a ouvert une enquête préliminaire début 2016, à la suite d’une plainte déposée par la société néerlandaise Industrial and Marine Diesels. Cette entreprise avait eu la mauvaise idée de vouloir reprendre le chantier naval situé dans le port Camille-Rayon, à la barre du tribunal de commerce. Ce chantier de réparation de bateaux, doté d’équipements capables d’intervenir sur des yachts de grande taille, était alors géré par une filiale du groupe Rodriguez, un ancien fleuron de la construction de navires de plaisance, en liquidation judiciaire après avoir accumulé des centaines de millions d’euros de pertes.

L’irruption d’une entreprise étrangère dans l’entre-soi qui règne sur le port depuis sa création s’est heurtée à une résistance farouche, qui a fait capoter cette reprise. À la suite d’un incroyable tour de passe-passe opéré par les Rodriguez, la société néerlandaise s’est retrouvée propriétaire d’une coquille vide : l’entreprise G. Rodriguez, gestionnaire du chantier naval, qu’elle avait achetée 2 millions d’euros au tribunal de commerce, s’est fait expulser du port le 14 novembre 2014, son contrat de sous-location des installations portuaires étant arrivé à échéance… Au moment même de la reprise par la société hollandaise ! Ulcéré, le repreneur floué a saisi la justice pour escroquerie, abus de biens sociaux et banqueroute, en décembre 2015. Ce qui a déclenché l’enquête préliminaire du PNF.

Dans son premier article consacré à cette affaire, en avril 2016, Mediapart s’était penché sur les relations entretenues par Alexandre Rodriguez, fils du fondateur et président du directoire du groupe Rodriguez, avec des membres éminents du grand banditisme marseillais, dans l’enceinte même du port. 

Un premier scandale avait éclaté le 5 juin 2010, lorsque Alexandre Rodriguez avait été arrêté, sur le port Camille-Rayon, à l’occasion d’un spectaculaire coup de filet de la police judiciaire. Il était en compagnie de Bernard Barresi, un braqueur recherché par la justice depuis 20 ans, après sa condamnation à 20 ans de prison pour l’attaque d’un fourgon blindé, et des frères Michel et Gérald Campanella, deux figures majeures du grand banditisme marseillais, spécialisés dans l’extorsion de fonds et soupçonnés de régner sur un réseau de machines à sous clandestines dans le sud-est de la France.

Les enquêteurs avaient été intrigués par les liens entre le patron du groupe Rodriguez et ces malfaiteurs, qui menaient grand train sur des yachts amarrés au port Camille-Rayon, entretenus aux frais de Rodriguez et détenus par des sociétés basées dans le paradis fiscal des îles Vierges britanniques.

Trois de ces bateaux, saisis lors du coup de filet de juin 2010, ont été vendus aux enchères par l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (AGRASC) en juin 2019 : le Bono a été vendu 212 000 euros, l’Atlas 152 000 euros et le Yes 185 000 euros.

Alexandre Rodriguez est sorti de prison un mois et demi après son arrestation, moyennant le paiement d’une caution d’1,5 million d’euros et un contrôle judiciaire. Mais l’affaire de blanchiment dans le cadre de laquelle il a été arrêté en 2010 avec Barresi et les frères Campanella n’a jamais été jugée ni classée sans suite. Elle est toujours ouverte, en veilleuse, au cabinet de la juge Marie Grandjouan, vice-présidente chargée de l’instruction à la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille.

Cependant, comme le constate la chambre régionale des comptes, certaines des sociétés du groupe ont survécu à la faillite. Dans le port Camille-Rayon, la société SAS Rodriguez yachts, titulaire de la concession d’origine, attribuée à Rodriguez en 1993, continue de gérer le chantier naval et une aire de carénage privée, générant un chiffre d’affaires de 5,4 millions d’euros en 2018.

Elle est officiellement présidée par un certain Dino Abbruzzese, que personne n’a jamais vu sur le port et dont Mediapart n’a trouvé aucune trace, en dehors de son nom dans les statuts de la société.

Deux autres entreprises de la famille Rodriguez sont toujours en activité, notamment la société civile immobilière GAL (les initiales de Gérard, Alexandre et Laurence Rodriguez), principale actionnaire de la SAS Rodriguez yachts, et la SCI Laura. Toutes deux gérées par Alexandre Rodriguez, elles sont amodiataires* de la société gestionnaire du port (SNPVGJ), ce qui leur permet d’occuper des locaux commerciaux et des postes d’amarrage de yachts.

Rodriguez yachts est également lié à la société gestionnaire du port par deux autres contrats, dans des conditions contestées par la CRC. Elle exploite une aire publique de carénage et occupe, neuf mois par an, une aire de stationnement. Elle ne paye que 7 317 euros par an pour l’aire publique de carénage (1 835 m2), alors qu’elle devrait payer 263 000 euros, selon les calculs effectués par les magistrats. Quant à l’aire de stationnement, la CRC estime que la convention de mise à disposition est tout simplement irrégulière, compte tenu du risque de pollution des eaux.

Une information judiciaire a été ouverte par le PNF, le 19 juin 2020

Jusqu’à présent, la justice avait orienté son enquête vers le seul groupe Rodriguez, objet de la plainte déposée par le repreneur malheureux du chantier naval. Elle vise désormais, plus largement, la gestion du port dans son ensemble, y compris l’étrange manière dont la commune de Vallauris-Golfe Juan a laissé les mains libres aux Rayon et aux Rodriguez sur son domaine public. Les deux familles sont unies par des liens étroits depuis la création du port : Gérard Rodriguez, fondateur du chantier naval, a longtemps été le directeur général de la société gestionnaire du port, présidée par Camille Rayon.

De source judiciaire, une information judiciaire a été ouverte par le PNF, le 19 juin 2020, des chefs de « favoritisme », « prise illégale d’intérêt », « banqueroute », « abus de biens sociaux », « escroquerie au jugement », « recel en bande organisée », « négligence du dépositaire ayant permis la soustraction, le détournement ou la destruction de bien public » et « recel » de ce délit. 

L’action de l’association Anticor se trouve ainsi confortée : depuis plusieurs années, elle demandait à la justice de se pencher sur les pratiques en vigueur dans le port Camille-Rayon. Après avoir écrit à la chambre régionale des comptes, le 7 mars 2016, Jean-Noël Falcou, conseiller municipal et référent départemental d’Anticor, avait écrit à Michelle Salucki, la maire de Vallauris-Golfe-Juan, le 20 avril 2016, lui demandant expressément « la résiliation anticipée de la concession du port Camille-Rayon, ainsi que la déchéance et expulsion immédiate de la SNPVGJ ». L’association anticorruption a porté plainte le 24 juin suivant auprès du PNF.

« Loin d’être un simple litige entre sociétés privées, cette affaire doit être étudiée sous l’angle de l’atteinte à l’intérêt général, en considérant le préjudice pour la ville et les contribuables », estimait Anticor dans un communiqué.

Le rapport de la CRC permet de comprendre comment Rayon, Rodriguez et leurs amis ont développé leurs activités lucratives dans le port, au détriment des contribuables de Vallauris-Golfe Juan. Comme s’ils avaient oublié, au fil du temps, qu’« aucun port de plaisance ne peut être considéré comme privatif », car « un port situé sur le territoire d’une commune relève nécessairement de la gestion publique locale », comme le rappelle la CRC.

Les magistrats concluent en demandant sèchement à la commune de « reprendre la charge de la concession ». C’est exactement ce que réclamait Anticor dès 2016 dans sa lettre à la maire : « Sans l’appui de la SNPVGJ, le montage mis en place par les sociétés du groupe Rodriguez n’aurait ni pu voir le jour ni pu perdurer. La responsabilité principale se situe bien au niveau de la SNPVGJ qui, outre avoir failli à ses obligations concernant le chantier naval, a surtout mis en place un dispositif opaque qui lui a permis pendant des années de commettre de graves irrégularités, au détriment de la collectivité. Le PNF ne manquera pas de s’interroger sur les réelles motivations de la ville, dont le refus explicite de vouloir contrôler son délégataire est certes illégal, mais surtout difficilement explicable. »

Concrètement, les magistrats relèvent de graves irrégularités dans la gestion du port, qui fonctionne comme une boîte noire, fermée aux regards extérieurs. Le comité local des usagers permanents du port, qui doit être réuni une fois par an par le maire qui le préside, ne s’est jamais valablement réuni dans la période sous revue, ce qui constitue une « carence majeure dans l’association des usagers du port à sa gouvernance ».

Quant au conseil portuaire, une instance consultative chargée de donner son avis sur la politique tarifaire et foncière, il apparaît noyauté par une poignée de professionnels du nautisme, proches de la famille Rayon. Dans sa réponse écrite aux questions de Mediapart, Olivia Lara Rayon nie un quelconque manquement aux obligations de gouvernance : « Il ne s’agit aucunement d’un manque de transparence. Les maires ont toujours été invités et ont toujours été présents lors des conseils d’administration, des assemblées générales et des conseils portuaires. »

Ces irrégularités ont été corrigées par la maire de Vallauris en juin 2019.

Parmi les membres du conseil censés représenter les usagers, la CRC note la présence d’un homme influent : François-Gil Leccia, ancien chef du service des affaires maritimes de la Direction départementale de l’équipement des Alpes-Maritimes. Après avoir pris sa retraite en 2003, cet ancien fonctionnaire, spécialiste des ports qu’il avait pour mission de contrôler dans ses anciennes fonctions, a été recruté à la fois par la famille Rayon et par la famille Rodriguez, d’abord comme consultant de la SNPVGJ, payé plus de 60 000 euros par an, puis comme président de Rodriguez yachts en 2014-2015, au moment du litige avec le repreneur hollandais du chantier naval. Ce grand ami de Camille Rayon, le fondateur du port, est, de surcroît, administrateur de la SNPVGJ, en tant qu’amodiataire et donc bénéficiaire d’un emplacement pour son bateau. Un « mélange des genres » dénoncé par la chambre régionale des comptes, qui jette le trouble sur « son rôle réel dans les décisions de la société ». 

Joint par téléphone, François-Gil Leccia conteste un rapport « entièrement à charge » et assume parfaitement sa mission : « Mes compétences m’ont valu d’être appelé comme conseiller technique par les dirigeants du port. J’entretenais d’excellents rapports avec Gérard Rodriguez, que j’ai aidé à sortir de l’imbroglio avec ceux qui ont tenté de reprendre le chantier naval. Je ne vois pas où est le mélange des genres. »

Outre les contrats irréguliers dont ont bénéficié les sociétés du groupe Rodriguez, la CRC dénonce celui de la station d’avitaillement : depuis la création du port, Jacques Gardanne exploite la pompe où les yachts font le plein de carburant. Or, cet ancien conseiller municipal de Vallauris-Golfe-Juan, qui déclare un chiffre d’affaires supérieur à 2 millions d’euros par an, n’a jamais payé le moindre euro de redevance et le sous-traité d’exploitation qu’il a signé avec la SNPVGJ n’a jamais été soumis au conseil municipal. « C’est sans titre valable que Jacques Gardanne occupe le domaine public », conclut la CRC, qui recommande à la commune de mettre en concurrence la station d’avitaillement, de signer un contrat en bonne et due forme avec l’exploitant, qui sera tenu de « verser une redevance au bénéfice du concessionnaire à répercuter à la commune ».

À ce jour, aucun membre de la famille Rayon n’a été entendu par la justice. Olivia Lara Rayon ne se sent nullement concernée par l’enquête en cours au PNF, qui, selon elle, ne vise que le groupe Rodriguez : « L’assimilation avec notre société concessionnaire du port nuit gravement à notre image. Aucun élément ou fait figurant dans le rapport définitif de la CRC qui nous a été communiqué ne permet de fonder une saisine du PNF pour ce qui nous concerne. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr.

Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.




Cet article provient de Infocapagde
L'url pour cet article est : https://infocapagde.com/article.php?sid=4696